25
L’oracle
En accord avec Yodlas, j’avais terminé seule mon ascension. À condition que je lui communique par télépathie ma moindre crainte comme le moindre doute concernant ma sécurité, j’avais obtenu le droit de poursuivre sans chaperon. Une bénédiction !
J’arrivai en vue de la caverne tôt le lendemain matin. L’étrange pierre que j’avais remarquée lors de ma première visite attira mon attention. Intriguée, je l’examinai. Je réalisai alors que j’avais vu juste à l’époque : elle n’avait pas été sculptée. Mais la raison pour laquelle ma théorie se vérifiait me glaça le sang ; je percevais une présence dans le roc, ce que j’étais incapable de faire autrefois. Je déglutis, cherchant à déterminer l’espèce grossièrement représentée et me demandant si le contenu était réellement à l’image du contenant ou si ce n’était qu’un leurre. J’avais la désagréable impression d’être en présence de quelque chose de semblable au cocon translucide ayant emprisonné Alix sur Brume. Mais contrairement à ce jour, je restai maître de ma volonté. Rien ne me poussait à faire un nouveau « don de sang » pour sauver la créature qui vivait peut-être encore dans ce tombeau de pierre. Était-ce parce que je connaissais maintenant la souffrance d’un pareil don ou était-ce plutôt parce que ce n’était pas à moi de le faire ?
Je m’arrachai à ma contemplation, me promettant par contre d’en parler avec Alix dès que j’en aurais la chance, de même qu’avec Kaïn et ma mère. D’un mouvement vif, je me dirigeai vers la grotte pour y pénétrer avec une légère appréhension.
L’intérieur me semblait plus sombre que la dernière fois, bien que les murs luisent toujours comme dans les souterrains des gnomes. Le bassin était encore alimenté par une source s’y jetant avec le bruit d’un bain qu’on emplit, me rappelant étrangement ma vie d’avant. Je fermai les yeux un instant, le temps d’une pensée pour Tatie que j’avais quittée, le cœur gros, près de trois ans auparavant et que je ne reverrais probablement jamais. Était-elle retournée jusqu’à la pierre de voyage, à marée basse, ou avait-elle préféré s’en abstenir, de peur d’aviver une douleur qui refusait de s’estomper ? Les larmes glissèrent sur mes joues et je me mordis la lèvre supérieure, me retenant d’éclater en sanglots. J’avais relativement bien réussi à dominer mon chagrin jusqu’ici, je trouvais le moment mal choisi pour craquer.
Je pris plusieurs inspirations profondes, expirant chaque fois tout doucement jusqu’à ce que j’aie retrouvé mon calme. Ne me sentant pas prête à affronter l’oracle, je regardai plutôt près de l’entrée pour y repérer le nom des Filles de Lune venues ici entre mon passage et celui de ma mère. Je me souvenais avoir lu deux noms, qu’Alix m’avait demandé de mémoriser. Je n’eus besoin que de quelques secondes pour déchiffrer le langage des Filles d’Alana. Je m’attardai plus longuement que la dernière fois sur la liste, Maxandre m’ayant entretenue de bon nombre des femmes mentionnées ici. Je savais également ce que signifiait chaque symbole utilisé, à la droite de chacun des prénoms, comme celui identifiant les Grandes Gardiennes, les Filles de Lune maudites ou les femmes possédant peu d’aptitudes pour la magie malgré leur naissance dans nos rangs. Maxandre m’avait expliqué que c’était une information connue uniquement des Grandes Gardiennes, qui permettait de ne pas surestimer une Fille de Lune nouvellement assermentée en lui donnant une mission au-dessus de ses capacités. Avec des effectifs aussi restreints qu’ils l’étaient depuis quelques siècles, on n’envoyait personne à la mort.
En suivant l’énumération, j’arrivai bientôt à ma mère puis à une dénommée Ariane, ensuite à Mélicis – dont Alix m’avait très brièvement parlé parce qu’elle était l’amour perdu de Zevin – et enfin à moi. Puis j’écarquillai les yeux de stupeur. Un nom suivait le mien : Maëlle. Une autre Fille de Lune avait visité le Sanctuaire après moi ! Était-elle encore vivante ? Si oui, où était-elle et pourquoi Yodlas ne nous en avait-il pas glissé un mot à Alix et à moi ? Il fallait absolument que je le lui demande ! Je constatai malheureusement qu’elle appartenait aux Filles Lunaires aux pouvoirs limités. C’était peut-être pour cette raison que je n’en avais pas entendu parler.
Songeuse, je me remémorai ce que Maxandre m’avait enseigné : comment consulter l’oracle sans perdre la vie, comme elle l’avait fait elle-même il y a près de trente ans. Je me purifiai d’abord dans le bassin, la froideur de l’eau me faisant désagréablement frissonner. Je me hâtai de sortir après m’être immergée quelques secondes. Puis, je me séchai magiquement. J’enfilai ensuite la tunique bourgogne que m’avait gentiment fournie Yodlas et je nouai à ma taille une ceinture de cordeaux tressés. La robe et son accessoire étaient depuis des siècles confectionnés par les épouses des Chinorks et remis à chacune des Grandes Gardiennes ; ils devaient servir uniquement pour les consultations de l’oracle. Au sol, je disposai autour du graphique – que je savais maintenant représenter la Terre des Anciens et les six mondes parallèles gravitant autour – une série d’objets hétéroclites préservés par les bons soins de Yodlas en prévision du remplacement de Maxandre. Je jetai un œil distrait à ce que je disposai ainsi, faisant aveuglément confiance au Chinork. Je me plaçai ensuite au centre pour réciter les incantations que Maxandre m’avait contrainte à apprendre par cœur. Au milieu de ma litanie, je m’entaillai la paume droite avec la dague d’Alana, sachant qu’en ces lieux, elle ne pouvait me faire de tort. Je sortis du cercle pour que les gouttes de sang générées par la coupure entrent en contact avec l’eau du bassin. La couleur de l’eau tourna sur-le-champ au bleu nuit profond et une désagréable odeur de soufre me monta aux narines, signes que j’avais réussi mon appel.
L’oracle se matérialisa au cœur de la petite étendue liquide et je haussai les sourcils. Je m’attendais à un vieillard barbu, certainement pas à une adolescente qui ne devait pas avoir plus de quinze ans. Quand elle ouvrit la bouche, j’eus droit à ma seconde surprise : elle parlait avec la voix d’une très vieille dame. Si l’instant n’avait pas été aussi solennel, j’aurais éclaté de rire devant ce grotesque amalgame.
— Vous me voyez désolée que ce que vous entendez vous paraisse si peu assorti à la vision qui l’accompagne, mais je ne suis capable de modifier que mon apparence et non ma voix. Les dieux n’ont pas jugé bon de rectifier cette anomalie et il est un peu tard pour leur demander pareille faveur, surtout que je n’apparais plus que bien rarement. Le monde des Anciens est-il devenu si paisible que plus personne n’ait besoin de consulter un oracle de temps à autre ? termina-t-elle, pince-sans-rire.
Mon haussement de sourcils du début s’était progressivement mué en froncement. Cet oracle n’avait rien de commun avec l’idée que je me faisais de la profession ! Encore que, dans la Rome Antique, ceux qui se mêlaient de prédire l’avenir le faisait habituellement de leur vivant et non pas sous la forme d’une espèce de fantôme. En tout cas, cette apparition n’avait rien de nébuleux, enfin pas encore, et n’avait de sérieux que le titre. Cette consultation s’annonçait encore plus surprenante que je le croyais…
— Vous n’avez rien à me demander ?
À l’étrangeté du ton, je compris que l’oracle devait poser sa question pour la deuxième fois au moins. Je m’excusai tout en lui confiant avec honnêteté mon impression.
— J’ai connu bien des oracles comme ceux que vous me décrivez, Naïla, mais je n’avais aucune envie de leur ressembler. J’espère que vous ne m’en voulez pas de tricher pour conserver mon apparence d’origine, termina-t-elle dans un sourire. Déjà que j’ai dû la modifier pour faire plaisir à la Grande Gardienne précédente parce qu’elle souhaitait justement un vieillard, ne s’habituant pas à mon éternelle jeunesse ni à ma féminité.
— Pas le moins du monde. Je suis surprise, c’est tout, répliquai-je en souriant à mon tour. Et je vous préfère jeune, contrairement à Maxandre. Si je suis ici, continuai-je en revenant aux raisons de ma visite, c’est que Yodlas m’a dit que je devais consulter l’oracle parce que…
— Vous êtes la nouvelle Grande Gardienne, je sais. Je ne suis peut-être pas à l’image des oracles de votre esprit, mais je sais tout de même faire mon travail. Ce n’est pas pour rien qu’ils m’ont gardée même après ma mort.
— Vous étiez oracle à quinze ans !
— Bien sûr ! Je fus assassinée à dix-sept ans parce que mes talents particuliers ne faisaient pas que des heureux. N’en déplaise à ceux qui ont exigé ma mort, je continue de sévir des siècles plus tard et je n’ai rien perdu de mes dons ; au contraire, et au grand dam de certains, ils se sont affinés.
— Vous me pardonnerez, mais je ne suis pas certaine d’avoir envie de connaître mon avenir compte tenu de mon passé. Je vous saurais plutôt gré de bien vouloir me parler de Saül, de ses tactiques, de ses armées et, surtout, de ses nouveaux dons.
— Je constate avec bonheur que les enseignements de Maxandre ont porté leurs fruits et que vous avez appris à poser les bonnes questions. Soit ! Malheureusement, ce que je peux vous dire n’est que ce que je perçois et peut parfois ne pas correspondre exactement à la réalité.
Elle me parla de Saül et de ce qu’il tramait sur Mésa, de sa victoire sur presque tout le territoire d’Elfré, de son alliance avec les géants, de sa peur de Bronan, de son désintérêt pour Brume en dehors de la possibilité d’y fabriquer des mancius. Elle me fit ensuite une description de la quasi-totalité de ses dons nouvellement acquis comme de ceux qui étaient innés. Elle m’expliqua qu’il était un ancien Sage, un sorcier doué et un être dépourvu du moindre sentiment. Elle me révéla également qu’il avait découvert le secret d’Ulphydius et qu’il cherchait encore le grimoire du grand sorcier.
— A-t-il une faiblesse quelconque ?
— Sûrement, mais j’ignore laquelle. Il vous faudra la trouver vous-même.
— A-t-il des hommes de confiance ou ne croit-il qu’en lui-même ?
— Deux êtres bénéficient d’un statut particulier à ses yeux. Je ne pense pas qu’il me revienne de vous parler d’eux. Cette tâche incombe à votre mère, car ces créatures vous sont liées. Comme vous n’avez droit qu’à une ou deux questions, il me faut maintenant vous quitter jusqu’à ce que vous me rendiez de nouveau visite. J’ajouterai toutefois ceci : contrairement à ce que tous croient, le véritable successeur d’Ulphydius n’est pas Saül. Des trônes intacts attendent encore la venue d’un propriétaire digne de ce nom ; il faut cependant les trouver…
Et sur cette phrase énigmatique, la jeune vieille dame me quitta, sourire complice aux lèvres. Pour ma part, j’étais bien heureuse de la mine de renseignements que je venais d’obtenir sur Saül, mais je ne goûtais guère la dernière phrase, qui laissait planer l’ombre d’ennuis additionnels. Je n’aimais pas non plus cette allusion à ma mère. Que m’avait-elle caché ? À cet instant, l’eau du bassin changea subitement de couleur pour prendre une teinte ambrée. Alana fit alors son apparition.
— Je constate que tu vas beaucoup mieux que la dernière fois que nous nous sommes vues, Naïla.
Son sourire était sincère, mais je lui en voulais tout de même, car j’avais l’impression de subir ma vie plutôt que de la vivre, et je le lui dis. Son sourire resplendissant disparut instantanément pour faire place à une mine sérieuse. Au moins, pour une déesse, elle n’était pas tout à fait insensible, constatai-je encore une fois.
— Je t’ai déjà expliqué que je n’avais pas le pouvoir de t’éviter les obstacles ni de te faciliter l’existence. En de rares occasions, je ne peux qu’adoucir les épreuves. On ne modifie pas le destin d’une Fille de Lune aussi puissante que toi, Naïla de Brume !
Je changeai de sujet avant de m’emporter et de lui communiquer mon opinion sur les destins déjà tout tracés des Filles de Lune, opinion qui n’avait guère changé malgré ma rencontre avec Maxandre. Je goûtais toujours aussi peu les énoncés empreints de fatalité qui n’étaient en fait que des excuses dispensant d’agir.
— Pourriez-vous faire en sorte que je sois capable de repérer l’ensemble des Filles de Lune restantes ?
— Sur la Terre des Anciens ? s’enquit Alana en fronçant les sourcils.
Je percevais déjà les prémisses d’interminables objections.
— Non, dans l’univers de Darius en entier. Du moins, si vous voulez que je sois en mesure d’assumer mon rôle correctement…
— C’est une requête que même Maxandre n’a…
— Je me fiche de ce que Maxandre a pu exiger ou obtenir, Alana. Si je ne suis pas en mesure de rapatrier mes semblables avant que Saül ou quelqu’un d’autre ne les élimine, la bataille n’en sera que plus ardue. Et je refuse de consacrer mon existence à sauver une terre qui me traite de façon aussi ingrate. Je ne…
Ce fut à son tour de m’interrompre en haussant le ton.
— Ce n’est pas aussi simple que tu le crois, Naïla. Il y a des lois qui régissent notre…
— Peut-être y a-t-il des lois qui encadrent ce monde de fous, mais tout un tas de gens ne se gênent pas pour les transgresser chaque jour et aucun d’eux ne subit la moindre punition alors que si j’ose, moi, Grande Gardienne des Filles de Lune, demander une faveur, on grince des dents…
La déesse n’était pas la seule à hausser le ton. Mon impatience n’avait d’égale que mon ras-le-bol. Je croisai les bras sur ma poitrine, mes yeux lançant des éclairs. Je ne m’attendais pas à prendre la question autant à cœur. J’avais même dit à Alix que je ne croyais pas qu’Alana accéderait à ma requête. Mais voilà, je me rendais compte que la soumission ne me mènerait nulle part ; je devais m’y prendre autrement, c’est-à-dire en ordonnant sans vergogne et en réclamant pour les besoins de la cause.
— J’ai besoin de ce pouvoir maintenant. Pas dans une semaine, grognai-je. Je n’ai plus de temps à perdre et chaque minute qui passe en est une de moins pour former des Filles de Lune qui pourront peut-être nous aider. J’ai vu deux cadavres en moins d’une semaine, l’un d’une congénère, l’autre d’une créature supposément disparue. Je viens de découvrir qu’un être vivant est probablement prisonnier de la pierre à l’entrée du sanctuaire. Combien faudra-t-il encore de vies stupidement perdues pour que les dieux daignent réagir et nous donnent un véritable coup de main ? Vous en aurez bien du plaisir quand il ne restera plus personne sur qui veiller et que l’univers de Darius ne sera plus qu’un triste souvenir, livré à des hordes d’hybrides sanguinaires !
Ma tirade connut une fin abrupte tandis qu’une intense douleur me vrillait les tempes et m’aveuglait. Je lâchai un hurlement, me prenant la tête à deux mains, avant de tomber à genoux. J’avais le souffle court et mon cœur battait la chamade. La première idée qui me traversa l’esprit fut que je venais de recevoir un avertissement divin et que j’avais intérêt à ne plus m’opposer à une déesse.
— Tu viens d’obtenir ce pour quoi tu as si bien défendu ton point de vue. Il te reste à prouver que tu l’as mérité…
Finalement, ça valait le coup d’éviter les gants blancs.
* *
*
Ayant perçu ma détresse, Yodlas m’attendait à la sortie de la grotte, inquiet. Fière comme un coq, je lui expliquai ce qui venait de se passer. Il eut un sourire en coin, ce qui paraissait bien étrange sur sa poitrine velue.
— Maxandre a toujours cru qu’une Fille de Lune digne de prendre sa place se présenterait un jour. Bien que vous lui ayez déjà prouvé votre valeur, vous venez de faire de même avec moi. Vous avez toutes les raisons d’être fière !
Son approbation m’émut presque. Je craignais de me sentir bientôt coupable d’avoir bousculé une déesse et cette tape dans le dos était la bienvenue.
— Alix vous attend au pied de la montagne.
Je hochai la tête, l’esprit ailleurs.
— Yodlas ? Qui est Maëlle ?
Sur le coup, le Chinork me regarda étrangement, avant de détourner les yeux. Je réitérai ma question, la fermeté de ma voix l’obligeant à me répondre.
— Une Fille de Lune sous-douée arrivée peu de temps après vous. Elle a fait le voyage depuis Golia en compagnie de sa mère, que Mélijna a tuée. Depuis, cette sorcière traque la jeune femme comme elle a poursuivi chacune des Filles de Lune qui ont traversé depuis de nombreuses années.
— Où est-elle ?
Nouveau regard fuyant, mais le Chinork me répondit pourtant.
— Chez Morgana, qui préférait que vous ne soyez pas au courant, de peur que vous ne pensiez pouvoir rejeter vos responsabilités sur cette nouvelle venue. Vous devez accepter d’être la seule capable d’accomplir les exploits dont la Terre des Anciens a besoin. Je suis désolé de ne vous avoir rien dit…
— Ça ne fait rien, Yodlas, l’interrompis-je. Tu dois souvent te contenter d’exécuter les ordres, que tu sois d’accord avec ce qu’on te demande ou non. Je comprends très bien. Pour le reste, je rendrai visite à Morgana très bientôt, afin d’éclaircir la situation.
Il eut un bref hochement de torse. Je lui posai la seconde question qui me chicotait.
— Qui est prisonnière de ce bloc de pierre ?
Je joignis le geste à la parole. Le regard de Yodlas se voila de tristesse. Je craignis soudain que ce ne soit quelqu’un qu’il ait bien connu.
— Ainsi, vous l’avez remarqué, fut d’abord tout ce qu’il trouva à dire.
Le silence s’installa ensuite pour un long moment. Je patientai et il reprit enfin la parole, regardant toujours au loin, vers la montagne voisine.
— Peu de celles qui ont fréquenté ces lieux ont compris que cette pierre n’était pas qu’une vulgaire roche. Qu’une vie s’y cachait. Depuis plus de quatre siècles maintenant. Pourtant, pour chacune des Grandes Gardiennes qui ont succédé à son déménagement près de l’entrée du Sanctuaire, Animés a été une source de tourments. J’aurais préféré qu’il en aille autrement pour vous.
— Qui est Animés, Yodlas ?
— Une Fille de Lune venant de Dual, qui a croisé le chemin de Mévérick et payé chèrement sa rencontre. Elle a tenu tête au plus puissant sorcier de son époque et a reçu comme punition de réfléchir à son arrogance pour l’éternité…
— Il doit bien exister une façon de la sortir de là, m’insurgeai-je, étonnée que personne n’y soit parvenu en quatre cents ans.
Je connaissais personnellement deux personnes survivantes d’un enfermement semblable et elles se portaient à merveille.
— Toutes ont essayé, sans exception, mais aucune n’y est parvenue. Maxandre m’a expliqué qu’il n’y avait que deux façons de rompre un sortilège de ce genre : l’une se trouve à la fois dans le grimoire d’Ulphydius et à la bibliothèque de Ramchad, mais il semble qu’il faille un certain doigté pour l’utiliser. L’autre est…
À ce moment, Yodlas prit une profonde inspiration avant de souffler d’une voix rauque :
— Le don de sang.
Je haussai à peine un sourcil alors que le pauvre hère avait l’air terrorisé. J’avais traversé cette expérience sur Brume pour sauver Alix. Si j’en gardais un désagréable souvenir, c’était davantage parce que j’avais eu la bêtise de me servir de la dague d’Alana pour m’entailler la peau – alors que cette arme avait été créée dans le but spécifique de tuer des Filles de Lune maudites – et non parce que le fait de me servir de ce qui coulait dans mes veines m’horrifiait.
— Pourquoi cette magie t’effraie-t-elle autant, Yodlas ? ne pus-je m’empêcher de demander. Je pourrais libérer cette malheureuse immédiatement.
J’étais prête à régler le problème sur-le-champ s’il acceptait de me fournir une lame moins dangereuse que celle que je trimballais à ma ceinture. Mes Âmes Régénératrices feraient ensuite le travail, comme elles s’étaient exécutées, quelques heures plus tôt, pour refermer l’entaille de ma paume.
— Que savez-vous du don de sang, Naïla ? s’enquit Yodlas, d’un ton prudent.
Je ne lui racontai pas mon expérience personnelle. Je lui expliquai plutôt ce que je croyais qu’il en était.
— Et vous croyez qu’Animés serait toujours prisonnière si l’utilisation de cette magie des ténèbres était si simple ? Même si elle rebutait bien des Grandes Gardiennes, la sorcellerie n’aurait cependant pas inquiété Maxandre. Le problème, c’est que seule une personne qui éprouve de profonds sentiments pour l’être emprisonné peut le délivrer. Et cela ne se fait qu’au prix d’un lourd tribut. Si un jour l’être ainsi libéré agonise, il aura droit à une seconde vie, car son dernier souffle franchira non pas ses propres lèvres, mais celles de son sauveur.
Cette fois, mes yeux s’agrandirent à un point tel que je retins ma respiration avant de déglutir péniblement.
— Je vois que vous saisissez toute la portée de cette méthode de sauvetage. Cette sorcellerie implique donc que, peu importe le temps écoulé depuis la libération, peu importe que cette personne vous soit encore chère ou non, vous paierez sa mort de votre vie. Il n’y a que la magie noire pour ainsi dénaturer la générosité et l’amour.
Dans mon esprit, les paroles d’une chanson de Francis Cabrel, entendues dans une autre vie, prirent tout leur sens : Je l’aime à mourir… Puis je me dis que ce ne pouvait pas être pire que le fait d’être Cyldias et d’aimer celle que l’on se devait de protéger puisque ma mort entraînerait nécessairement celle d’Alix. Si je prenais la chose avec un brin de cynisme, je pourrais même dire que nous étions maintenant à égalité…
Je quittai le Chinork peu après ces révélations troublantes, lui promettant de trouver le moyen de libérer l’hybride. Ce n’est qu’en disparaissant, après l’avoir remercié d’avoir veillé sur moi, que je me rendis compte que j’avais omis de demander à quelle espèce appartenait la Fille de Lune.
* *
*
Au moment où Naïla quittait le Sanctuaire de la Montagne aux Sacrifices, Saül débarquait sur Mésa en compagnie de son armée sous le commandement de Fonzine et de son frère. Pour leur part, les sirènes et leurs alliés, les vouivres et les tritons, commençaient à peine à organiser une défense efficace après qu’un nain particulièrement vif se fut soustrait à la surveillance de ses gardiens et eut prévenu les sirènes. Malheureusement, les créatures marines échappèrent rapidement au contrôle des peuples dominants de Mésa au profit des rêves du sorcier.
D’une efficacité effarante en territoire aquatique, Fonzine dompta magiquement un léviathan dans les heures qui suivirent son arrivée. Installée sur la tête informe du serpent de mer, elle dirigea les hordes de monstres marins de main de maître, détruisant sans remords tous les villages sur son passage. Utilisant des pouvoirs récemment acquis grâce aux enseignements de Saül, l’Ybis contraignait tour à tour différentes espèces à l’attaque, selon les régions sous-marines où elle se déplaçait. Les bêtes étant toujours en nombre cent fois plus élevé que les espèces pensantes, l’équation penchait inévitablement en faveur de Fonzine. Et quand le désarroi, la panique et l’impuissance étaient bien ancrés dans le cœur des survivants des zones ravagées, les troupes d’hybrides, Fabius en tête, terminaient le travail. Forts des armes fournies par les nains contre leur volonté, les hybrides faisaient peu de prisonniers, appréciant davantage le pouvoir de massacrer sans pitié. Ils ne mirent pas plus de deux mois avant de s’affirmer vainqueurs et de se partager sans pitié vaincus et territoires. La désolation habitait un nouvel univers de Darius, et Saül anticipait déjà la victoire sur sa prochaine cible : Golia.